Patrick Chauvel – Portrait

A 63 ans, Patrick Chauvel, légende vivante du photoreportage, continue de parcourir la planète d’un conflit à l’autre. Dans son dernier livre, il revient sur les révolutions sud-américaines des années quatre-vingt.

Quand le photoreporter Patrick Chauvel a monté sa société de production, son banquier lui a proposé de la baptiser «Agios». Il y a de quoi : «Financièrement, je n’ai jamais eu deux années tranquilles devant moi. Je n’ai pas acheté d’appartement, ma moto a trente ans et ma voiture, quarante !» Ca ne l’angoisse pas, mais ça peut l’énerver. Surtout quand le manque d’argent le cloue au sol alors qu’un conflit éclate à l’autre bout du monde. Visiblement, il n’a toujours pas digéré d’avoir raté la chute de Saigon… Depuis, il s’est rattrapé.

Les rides se sont creusées, le cheveu noir a blanchi, mais il est toujours là. Avec des bouts d’intestin en moins et des éclats dans la colonne vertébrale : «comparé à d’autres, j’ai de la chance, rien ne m’empêche de continuer». Quarante ans qu’il couvre toutes les guerres, toujours comme photographe indépendant. C’est pendant le siège de Grozny, en Tchétchénie, qu’il s’est mis à la caméra. Les premières images qu’il y a faites – la traversée au pas de course du pont qui formait le seul lien avec le monde extérieur, rythmée par le claquement sec des balles russes et sa respiration haletante – ont servi de scène inaugurale à son documentaire, Rapporteur de guerre. Tout y était dit, de l’intensité et du danger, de la solidarité avec le rebelle qui courait devant, de l’engagement nécessaire pour témoigner au plus près.
Dans son premier livre du même nom, il a raconté ses années d’enfance, bercées par les récits de son père, le reporter Jean-François Chauvel, et de son oncle, l’écrivain et cinéaste Pierre Schoenderffer. A la maison, on croisait Joseph Kessel et Jean Lartéguy. Forcément, un jour, le jeune garçon a voulu, lui aussi, tester son courage. La guerre des Six Jours d’abord, en 1968, avec un Nikon offert par l’auteur du Crabe-tambour. Les photos qu’il ramène sont floues, mais qu’importe, il a chopé le virus. Viêt-Nam, Cambodge, Iran, Irlande, Liban, Sierra Leone, Haïti, Bosnie, il est allé partout, se forgeant une réputation de trompe-la-mort. Il est pris en otage, blessé, se retrouve face à un peloton d’exécution, coule avec des Boat-people. Ses reportages sont publiés dans les plus grands titres de la presse internationale, le TimesSternParis MatchLife ou Newsweek.

C’est en couvrant l’année dernière la révolution libyenne que lui est venue l’idée de son nouveau livre, Les pompes de Ricardo Jesus : «L’enthousiasme des printemps arabes m’a rappelé celui des printemps sud-américains». Cela donne un passionnant récit dans lequel les aventures s’enchaînent, du Salvador à Cuba, du Nicaragua au Suriname, à dos d’âne avec des guérilleros dépenaillés, au cœur de la jungle avec des mercenaires anglais. Il y a des évènements inattendus – l’assassinat de l’archevêque Romero en plein office, une baignade matinale avec Bob Marley – des histoires d’amour et d’amitié : «il y avait quelque chose de joyeux au milieu de toute cette violence. Aujourd’hui, dans le monde arabe, il est beaucoup plus dur de décompresser, il n’y a pas d’alcool et les femmes sont cachées…» 

Au domicile de Bob Marley. Le chanteur jamaïcain invite le photographe à fumer un joint avec lui. PATRICK CHAUVEL / CORBIS-SYGMA

Certains jeunes photographes sont venus au métier à la lecture de son premier livre. Lui qui a dû faire le deuil de son maître, Pierre Schoenderffer, récemment disparu, se retrouve aujourd’hui investi du rôle de grand ancien. La roue tourne. Il se souvient d’avoir croisé en Lybie, au bord d’une route, un de ces garçons pleins d’audace et d’enthousiasme : «Je regardais le désert, il me parlait, je n’écoutais pas trop, et puis ce qu’il m’a dit m’a touché, il y avait quelque chose de presque romantique dans sa vision du métier. Cela m’a rendu optimiste, je me suis dit “tiens, la relève est là…”». Quelques mois plus tard, Rémy Ochlick, vingt-huit ans, était tué dans un bombardement à Homs, en Syrie. C’est vers ce pays déchiré que veut maintenant s’envoler Patrick Chauvel : «Tant que le corps suit, je lâcherai pas l’affaire.»

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