Exposition Wilting Point par William Daniels

“Pour trouver la meilleure manière de raconter, il faut se salir, s’imprégner du contexte et également, parfois, prendre du recul et ouvrir les livres d’histoire : les empires coloniaux qui ont régné pendant des siècles n’ont-ils pas façonné notre réalité ? Il faut douter, penser à renoncer, savoir partir. Peu à peu accepter de ne rien savoir, puis revenir, encore et encore. Ces déséquilibres chroniques, où tout peut basculer d’un instant à l’autre, sont appréhendés tels de cruels exemples de wilting points, ceux d’une vie toujours sur le fil. Elles révèlent un profond malaise et un déracinement permanent.” Marie Lesbats, commissaire de l’exposition.

Depuis plusieurs années, William Daniels traque ces équilibres précaires dans différentes régions de la planète qui n’ont a priori rien en commun, mais qui connaissent toutes des identités confuses et une instabilité perpétuelle.

Il faut multiplier les allers-retours en Centrafrique pour comprendre comment ses habitants en sont venus à s’entredéchirer, il faut accepter d’oublier ses préjugés – « encore un conflit ethnique en Afrique ». Avant d’exister en tant qu’État, la Centrafrique était considérée comme la « colonie poubelle  » de l’Empire colonial français, qui a fermé les yeux sur le travail forcé jusque dans les années 1930. Ses frontières ont été tracées au mépris de toute logique géographique et ethnique. Le pays a connu cinq coups d’État et échappé de peu à un génocide. Pour en savoir plus sur son travail réalisé en Centrafrique, cliquez ici

Dans le sud du Bangladesh, près d’un million de réfugiés musulmans rohingyas s’entassent dans des camps de fortune. Depuis plus de quarante ans, ils fuient par vagues successives la Birmanie (ou Myanmar), où ils sont persécutés par les forces de sécurité nationales. On hésite à parler de génocide ; l’ONU utilise l’expression de « nettoyage ethnique ». Là encore, il faut replonger dans l’histoire coloniale. Déplacés au XIXe siècle par l’armée britannique qui souhaite s’étendre à l’est, dans la future Birmanie, les Rohingyas sont, dès l’indépendance, considérés comme des citoyens de seconde zone, accusés d’avoir collaboré avec le colon. Depuis 1982, quand la junte militaire leur a retiré la citoyenneté birmane, ils vivent en apatrides, victimes de meurtres et de persécutions.

William Daniels
Bangladesh, 2017. Des pécheurs se préparent à partir en mer, près du village de Shamlapur. Ils sont pour la plupart des réfugiés Rohingyas, originaire de l’état Rakhine à l’Est du Myanmar. Selon l’ONU, l’ethnie Rohingya est la plus persécutée au monde. William Daniels

Plus à l’ouest, le Cachemire indien ne cesse de s’embraser depuis la fin de l’Empire britannique des Indes en 1947. Après deux cents ans de colonisation, l’Inde accède alors à l’indépendance et le Pakistan est créé pour accueillir les musulmans. La partie méridionale du Cachemire, très majoritairement de confession musulmane, est pourtant arbitrairement rattachée à l’Inde. Depuis, la violence y est devenue endémique et a fait plus de 70 000 victimes. Elle a laissé en outre de nombreux stigmates à une jeunesse désabusée, qui se radicalise et subit une répression démesurée de l’armée indienne.

Le Kirghizistan, quant à lui, est un pur produit de l’Empire soviétique. Il a été fabriqué comme d’autres républiques par la volonté du Kremlin de conserver son influence. Diviser pour mieux régner : un concept pervers que le pays continue de payer aujourd’hui. Personne ne s’y était intéressé jusqu’à ce qu’une révolution populaire chasse le président, un autocrate au pouvoir depuis l’effondrement du bloc soviétique. C’était en 2005. Cinq ans plus tard, seconde révolution. Le nouveau président est chassé dans un bain de sang. S’ensuivent des pogroms contre la minorité ouzbèke qui font près de 500 morts en quelques jours et rappellent tristement les massacres de musulmans en Centrafrique.

Une femme d’origine russe qui souffre de solitude pleure et prie chez elle, à Bichlek. Envoyée dans sa jeunesse par Moscou pour travailler dans l’administration de cette petite république soviétique d’Asie Cenrale, elle a pris la citoyenneté kirghize après l’effrondement de l’URSS. Kirghizistan, 2007. William Daniels.


Exposition Wilting Point de William Daniels, jusqu’au 11 avril 2019 au Pavillon Carré de Baudouin -121 rue de Ménilmontant 75020 Paris.
Entrée libre. Du mardi au samedi, de 11h à 18h. Fermé les dimanches, lundis et jours fériés. Visites guidées gratuites tout les samedis à 11h.

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