Le Herald Tribune vend ses photographies

Est-ce un nouveau marché pour le photojournalisme? Jusque-là, ce domaine était encore en marge des enchères. Mais les mutations profondes de la presse et les bouleversements techniques de diffusion de l’image avec le passage au tout-numérique ont relancé l’intérêt pour cette création. En témoignent des manifestations comme Visa pour l’image à Perpignan ou des prix comme celui de Carmignac Gestion. La crise financière qui frappe la presse écrite n’est pas étrangère au fait que l’ International Herald Tribune veuille se séparer de ses archives photographiques. Sous prétexte de célébrer son 125e anniversaire, ce titre mythique vend son trésor de guerre. Soit plus de 500.000 clichés recensés par Viviane Esders, au moment où la rédaction a quitté l’immeuble de Neuilly pour Levallois. «Personne n’avait étudié ces archives qui sont la mémoire de la maison depuis 1887», ­explique l’experte parisienne. Cette dernière a travaillé plus d’un an pour ouvrir une après une les enveloppes contenant les clichés disposés sur des rayonnages. Le nom de chaque personnalité, célèbre ou pas, y était inscrit soigneusement.

Pour l’heure, c’est une première vente à Drouot, sous le marteau de Yann Le Mouël, avec 2500 tirages d’époque regroupés en trois cents lots. La plupart sont uniques et ont encore leur marque de cadrage pour la publication. Estimé modestement de 320.000 à 400.000 €, cet ensemble inédit retrace toute l’histoire du XXe siècle et, en particulier, celle des relations politiques, diplomatiques, sociales et culturelles entre les États-Unis et l’Europe. Le Cercle France-Amériques à Paris accueille, jusqu’au 13 novembre, une sélection de 125 images emblématiques. Impossible de ne pas être attiré vers les icônes que sont John et Jackie Kennedy le jour de leur mariage, le 12 septembre 1953 (5000 à 5500 €), le général de Gaulle, lors de l’appel de juin 1940 à la BBC (2000 à 2500 €), Mao saluant la foule lors du 14e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine, le 10 septembre 1963 (3000 à 4000 €) ou Nixon les bras levés au ciel sur les Champs-Élysées en 1969 (3000 à 3500 €). À leurs côtés, figurent aussi quelques monstres sacrés de la scène artistique: Jean Cocteau, Igor Stravinsky, Cary Grant, John Lennon, Jean Seberg, Alberto Giacometti,Yves Saint Laurent et la mythique Marylin.

Créé à Paris en 1887 par le légendaire journaliste américain James Gordon Bennett senior, le quotidien est d’abord destiné aux Américains expatriés. Il s’appelle alors le New York Herald Tribune pour être l’édition internationale du grand quotidien New York Herald, créé et développé par le même Bennett. Jusqu’en 1947, ce sont les «goldensyears» du journal. Le Herald réunit une communauté d’écrivains, d’éditeurs et d’artistes légendaires qui contribuent au renforcement de sa réputation. En 1944, il offre pour la première fois une page entière pour publier les tribunes et les lettres d’opinion de ses lecteurs. À la suite de l’arrêt de l’édition new-yorkaise en 1966, l’édition internationale fut reprise par le Washington Post et le New York Times qui le rebaptisèrent International Herald Tribune. Depuis 2003, la New York Times Company est son actionnaire unique.

Cette vente qui sera suivie par plusieurs dispersions au cours de l’année 2013 donne des idées à d’autres patrons de presse. On vient d’apprendre que le célèbre National Geographic, inspirateur des photographes de voyages depuis plusieurs décennies, va aussi mettre aux enchères son fonds photographique. La vente orchestrée par Christie’s, le 6 décembre, à New York, devrait rapporter 3 millions de dollars. Le produit devrait aller dans un programme de soutien aux jeunes photographes.

Ce nouveau marché de la photographie de presse suscite de nombreuses questions. En 2000 déjà, l’exposition des archives photo du New York Times dans le cadre du salon Paris Photo avait fait du bruit dans le monde de la photographie. L’Agence Magnum s’était formellement opposée à la mise en vente de clichés d’Elliott Erwitt ou de Henri Cartier-Bresson arguant du fait que ces tirages avaient été mis à disposition du journal pour une utilisation spécifique. En aucun cas, le New York Times n’était propriétaire de ces tirages. Il est vrai que la législation française en matière de droits d’auteurs est particulière depuis la promulgation de la loi Lang en 1986. En France, le photographe reste propriétaire de son œuvre, fût-elle réalisée en commande pour la presse.

On s’interroge ainsi sur le devenir des archives de France Soir récemment mises sur le marché. En octobre dernier, un entrepreneur du secteur immobilier, Patrice Heaulme, s’était porté acquéreur pour 11.000 € du fonds photographique postérieur aux années 1980, reliquat de ce qui n’avait pas été récupéré en 1987 par la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Depuis, plusieurs agences auraient réclamé leurs clichés.

Pour la dispersion par le Herald Tribune des tirages d’agence de presse, l’expert Viviane Esders s’est assurée que chaque agence photo avait été consultée pour obtenir l’autorisation de procéder à leurs ventes. Certaines ont refusé comme l’Agence France Presse, d’autres ont accepté comme Associated Press. Une question de législation? En attendant, difficile de savoir si les auteurs de ces photographies ou leurs ayants droit percevront quelque chose sur la vente de leurs tirages.

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