Eli Lotar au Jeu de Paume, un photographe entre poésie et documentaire

Dans le cadre de son cycle sur l’avant-garde parisienne des années 1920-1930, après André Kertesz, Eva Besnyö, Germaine Krull, le Jeu de Paume présente une rétrospective d’Eli Lotar, œil singulier et peu connu, entre surréalisme et documentaire, poésie et engagement, ville et voyage, image fixe et cinéma. Une exposition organisée avec le Centre Pompidou qui fête ses 40 ans (jusqu’au 28 mai).

Eli Lotar (1905-1969) fait partie des grands fonds photographiques du Centre Pompidou, souligne Damarice Amao, une des trois commissaires de l’exposition, qui a fait sa thèse sur ce photographe, pas assez connu. Le Centre possède 9000 négatifs acquis en 1995 et plusieurs centaines de tirages d’époque. Si Eli Lotar avait déjà fait l’objet d’une rétrospective en 1993-1994, celle-ci est riche du résultat de 20 ans de travail sur ce fonds. « La particularité de celle-ci, c’est la part réservée aux tirages d’époque retrouvés dans différentes collections privées et publique », précise Damarice Amao. Le Jeu de Paume a pu en rassembler une centaine.

À côté de ces tirages, sur le même plan vertical, s’ajoutent des négatifs qui ont été agrandis et collés au mur, des reproductions de publications, également affichées au mur. Et des films, car Eli Lotar s’est intéressé au cinéma et a travaillé en tant que chef opérateur et réalisateur.

Eli Lotar est né à Paris mais il a grandi à Bucarest. Il revient à Paris en 1924 pour faire une carrière d’acteur, sans succès. En 1926, il rencontre Germaine Krull dont il va être l’assistant et le compagnon pendant trois ans. Elle lui apprend la technique photographique et, alors qu’elle se satisfait peu de sa pratique de studio, ils vont exercer ensemble leur regard et adopter des points de vue novateurs caractéristiques de ce qu’on appelle la « nouvelle vision » en photographie.

La ville est vue depuis une fenêtre, ils s’intéressent à des sujets industriels. Eli Lotar livre des contreplongées spectaculaires sur la Tour Eiffel ou sur un poteau télégraphique, des gros plans sur des machines dont il isole un élément, un flou sur une locomotive.

Eli Lotar, "Dormeuse, Espagne, quatrième voyage", février 1936, collection Centre Pompidou, Paris, MNAM-CCI
Eli Lotar, « Dormeuse, Espagne, quatrième voyage », février 1936, collection Centre Pompidou, Paris, MNAM-CCI© Eli Lotar

Mais assez rapidement, ses images se nourrissent aussi de poésie et d’insolite. Dans ses promenades parisiennes, il recherche l’étrangeté du quotidien, ce qui le rapproche du surréalisme (s’il n’a jamais fait partie du mouvement, il a été proche de surréalistes comme le poète et dramaturge Roger Vitrac ou le photographe Jacques-André Boiffard). Deux fausses jambes d’enfant dressées dans des bottines et des chaussettes sur de vieux pavés (« Punition », 1929), pieds pris au ras du sol lors d’un reportage sur la Foire de Paris et réunis dans un photomontage étonnant de réalisme, une image mystérieuse de nuit, à la lueur des phares d’une voiture, pour illustrer la revue Détective.

Autre expression d’une ville au-delà du réel, des photomontages virtuoses cosignés avec Germaine Krull imaginent Paris en 2000, où un bâtiment moderne se dresse devant le Sacré-Cœur (« Montmartre classé monument historique en 2000″). »La pratique photographique d’Eli Lotar évolue, de la nouvelle vision vers le documentaire. Et à travers les expériences collectives qu’il va faire avec d’autres artistes, la question du sens de l’image se pose tout au long de sa carrière. Très vite il arrête de répondre aux commandes de la presse illustrée et se consacre à un travail plus onirique et à un travail de réflexion sur l’image, fixe et en mouvement », note Pia Viewing, autre commissaire de l’exposition.

« Il commence à aller dans des endroits où peu de gens vont, notamment avec Germaine Krull dans la zone, ou dans les petits quartiers. Et puis à capter des figures qui sont dans un moment de vision intérieure, dans un moment de pause », souligne Damarice Amao. Comme ce dormeur allongé sur une table au marché à Syros (Grèce) ou cette fille assoupie, la tête posée sur une table, le visage vers nous, à Madrid.

Il y a, bien sûr, les photos des abattoirs de la Villette, faites en 1929, les plus connues d’Eli Lotar. Des tirages d’époque montrent un homme perplexe devant un tas d’abats sur le trottoir, une tête de vache en gros plan, le célèbre alignement de pieds coupés le long d’un mur. On a aussi des négatifs agrandis qui permettent de voir comment les images ont été recadrées et utilisées.

Eli Lotar, "Las Hurdes", 1933, don de Anne-Marie et Jean-Pierre Marchand 1993, collection Centre Pompidou, Paris, MNAM-CCIElles ont sans doute été commandées par Georges Bataille pour la revue Documents, où celui-ci pose la question de ce que c’est qu’un document. L’exposition montre un numéro de Vu, où les photos ont aussi été publiées, deux ans plus tard, de façon plus documentaire : « Là, on a plutôt une sorte de récit photographique du travail » de l’abattoir « en train de se faire » alors que dans la première revue, « on a des points de vue beaucoup plus graphiques et épurés choisis par Bataille », commente Pia Viewing.

Eli Lotar, « Las Hurdes », 1933, don de Anne-Marie et Jean-Pierre Marchand 1993, collection Centre Pompidou, Paris, MNAM-CCI© Eli Lotar

 

L’intérêt d’Eli Lotar pour le documentaire se retrouve dans les films sur lesquels il a travaillé. Des œuvres qui traduisent son engagement social et politique, même si la photographie de ce membre actif de l’Association des artistes et des écrivains révolutionnaires n’était pas à proprement parler engagée.

Eli Lotar a été photographe de plateau, puis caméraman ou chef opérateur sur de nombreux films. Trois sont présentés dans l’exposition, accompagnées de photos qu’il a faites sur les lieux du tournage. D’abord « Zuiderzeewerken » (1929), du Néerlandais Joris Ivens, sur les travaux de construction d’une digue pour gagner de la terre sur la mer, où Eli Lotar est frappé par la lutte des hommes contre les forces de la nature.

Ensuite, il a travaillé sur le seul film documentaire de Luis Buñuel, « Terre sans pain » (1933). Pendant deux mois, la petite équipe du film a vécu dans la région de Las Hurdes, un coin isolé et déshérité du centre de l’Espagne. Ses habitants misérables vivent à même le sol et semblent avoir été frappés par une malédiction. Les images tragiquement belles ne content que des malheurs terribles. Le corps d’un bébé mort doit être porté sur plusieurs kilomètres jusqu’au premier cimetière. Même les bêtes sont maudites : une chèvre fait une chute vertigineuse dans la montagne abrupte (la scène a été reconstituée) et un âne est attaqué par les essaims échappés des ruches qu’il transporte. Buñuel et Eli Lotar vont voir des « crétins » aux gueules affreuses, victimes de la malnutrition et de la consanguinité tandis qu’une horde de gueux partent à pied à travers la montagne pour chercher du travail et reviennent bredouilles.

« Aubervilliers », c’est Eli Lotar lui-même qui l’a réalisé, sur un texte de Jacques Prévert. Ce court documentaire lui a été commandé juste après la guerre par le maire communiste de la ville de la banlieue nord de Paris, Charles Tillon, pour dénoncer les conditions de vie dans les taudis, cabanes, hôtels meublés misérables et roulottes, d’où des vieux sont expulsés, mais où les derniers maraîchers transportent leurs légumes sur des charrettes à bras et les enfants jouent dans la rue.

Le commanditaire n’a finalement jamais utilisé le film. Pas assez politique ? Pia Viewing souligne « l’engagement de Lotar envers le monde ouvrier » mais aussi « une poésie latente dans la manière de filmer les scènes et par la présence des textes de Jacques Prévert qui bercent le spectateur ».

Pour la commissaire, il n’a pas pu servir parce que « son aspect poétique va à l’encontre de la propagande ». Elle pense que « le film montre la vie avant tout et au-delà de tout, ce qui va à l’encontre du propos » du commanditaire qui est de dire « on ne peut pas vivre dans des taudis comme ça ».

Les liens qu’Eli Lotar entretenait avec des artistes de tous horizons sont illustrés par des portraits, des collages de photos de théâtre et, pour finir, par son échange avec Alberto Giacometti. Il a fait des images de son atelier, jouant subtilement avec la lumière et le flou sur ses oeuvres. Il a posé pour une sculpture, qu’il a photographiée, comme dans un jeu de miroir. L’exposition commençait par un portrait anonyme du photographe en beau jeune homme, elle se termine sur ce buste de Giacometti.

  • Eli Lotar (1925-1969)
  • Jeu de Paume: 1, place de la Concorde, 75008 Paris
  • Jusqu’au 28 mai 2017
  • Tous les jours sauf lundi et le 1er mai, le mardi 11h-21h et du mercredi au dimanche 11h-19h
  • 10 € / 7,50 €

 

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