Don McCullin : un géant du photojournalisme

Le photographe britannique Don McCullin est né sous le signe de la guerre. Gamin, il joue au petit soldat avec son frère dans les ruines de Londres bombardé par les nazis. Un petit dur, qui en grandissant s’acoquine avec les mauvais garçons de son quartier. Mais le voyou a un coup de chance. Par un concours de circonstances, une de ses ­photos d’un gang du voisinage est publiée en 1959 dans The Observer, un hebdo du dimanche.

© Don McCullin
Homeless Irishman, Aldgate, East End, London, UK, 1970. McCullin often calls this image ‘Neptune’ because it reminds him of the mythical underwater god of the sea.

A 24 ans, il réalise qu’il gagne beaucoup mieux sa vie avec ses images qu’avec les petits boulots de plongeur en wagon-restaurant ou de coursier, effectués dès l’adolescence, après la mort de son père. Bagarreur qui cherche la bagarre, pendant trente ans, Don McCullin couvre la violence du monde, ses famines, ses conflits civils ou militaires – Chypre, Biafra, ­Salvador, Vietnam, Cambodge, Irlande du Nord, Liban, Afghanistan… Originaire d’une famille extrêmement pauvre, il consacre des reportages à ce qu’il appelle « l’autre guerre », celle de la misère sociale en Angleterre, avec ses éclopés, ses affamés, ses SDF, ceux qui souffrent.

C’est dans la tradition historique chère à Robert Capa qu’il photographie : au coeur de l’action, au plus près de ses sujets, et toujours en noir et blanc. Formé à l’école de la rue, il révèle un sens inné de la composition. Le jeune McCullin partait à la guerre pour l’aventure et pour éprouver son courage. Avant de la haïr, la trouver hideuse, et d’en « pulvériser » les mythes avec son objectif. Ses photos aux ­lumières sombres ne parlent que de la souffrance absurde que les hommes s’infligent. Quel que soit le camp, la guerre dans ses clichés est toujours « une défaite », dit très justement l’écrivain Jean Hatzfeld.

Salarié pendant dix-huit ans du prestigieux Sunday Times, Don McCullin en claque la porte en 1984, lors de sa reprise par Rupert Murdoch. La nouvelle ligne éditoriale le dégoûte : « C’était fini, les bébés mourant de faim dans le tiers-monde, place au barbecue dominical des hommes d’affaires en vue… » . Il se retire et photographie alors les paysages de sa région, le Somerset (dans l’Angleterre du Sud-Ouest). La marche du monde continue de le révolter. L’an passé, à 77 ans, il repart, appareil en bandoulière, du côté des rebelles en Syrie.

Véritable légende pour les jeunes générations, le « voyou de la photographie »,selon ses propres termes, élevé en 1993 au grade de commandeur de l’Empire britannique par la reine, commente 2 de ses images. Les trois sujets obsessionnels de sa vie.

2001 © Don McCULLIN (CONTACT PRESS IMAGES) Soldat américain commotionné attendant son transport à l’arrière (offensive du Têt, Huê, Sud-Vietnam, février 1968).

« Au retour de la bataille de Huê, en 1968, même si cela peut paraître difficile à croire, je n’ai pas sélectionné cette image. Elle ne figurait pas dans le choix final pour le Sunday Times Magazine pour lequel je travaillais. Et maintenant, elle dépasse en notoriété tout ce que j’ai fait là-bas.

On ne sait jamais comment les gens vont interpréter votre travail. C’est dans l’œil de celui qui regarde. Je ne pensais pas que ce soldat prendrait tant d’importance. C’est aujourd’hui une sorte d’image symbolique, universelle, le soldat traumatisé. Naturellement, c’est bien, mais je n’ai pas risqué ma vie pour rapporter cette image.

Je suis resté au moins une douzaine de jours avec les marines durant la bataille. Vers la fin, je suis passé par hasard dans cette enceinte où se trouvait un homme qui avait l’air d’avoir mille ans. J’avais un peu de temps et donc je me suis accroupi et je l’ai photographié. Je ne travaillais pas au moteur et je n’ai pris que cinq vues. Quand on regarde la planche-contact, elles sont quasi identiques. Juste après, je me suis remis en route, et un obus de mortier a explosé dans le coin. Je ne sais pas s’il a tué cet homme. Je n’ai jamais su ce qu’il était devenu. Dans une guerre, on ne s’arrête pas, on continue et on tente de survivre. »

« Cette photographie a été prise dans la ville de Consett, comté de Durham, dans la région du Northumberland, au nord de l’Angleterre, au cours d’un reportage sur les aciéries. C’était une partie incroyablement moche de l’Angleterre, d’une véritable laideur industrielle. Ce couple s’apprête à traverser les voies de chemin de fer pour aller d’un quartier à l’autre. Ce qui m’avait beaucoup plu, c’est la cheminée d’usine dans le fond avec sa fumée à l’horizontale et les chaussures de la jeune femme. Lui, il était ouvrier. On voit que ce sont des gens très pauvres, dont la vie est dure, sans espoir d’avenir meilleur. J’ai grandi parmi des gens comme ce couple, des gens qui leur ressemblaient, qui vivaient comme eux, le milieu pauvre typique. Personne ne peut m’expliquer ce qu’est la pauvreté car je l’ai vécue, et je sais comment me comporter avec elle. Je n’ai pas de problème pour déclencher car, d’une certaine manière, je me sens le droit d’être là.

Pour un portrait comme celui-là, je m’assure que vous puissiez voir leurs yeux. Si je suis assez près, vous pourrez alors ressentir ce qu’ils pensent, et voir la clarté de leurs yeux. Leurs yeux vont parler pour eux. Ce sera leur voix. »

Luc Desbenoit. Commentaires et photographies Don McCullin – Télérama n° 3320

Vous pourriez aimer aussi:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.