Laurent Van der Stockt : comment photographier la bataille de Mossoul

Le photojournaliste Laurent Van der Stockt se rend dans les zones de conflit depuis les années 1980. Pour le journal Le Monde, il photographie l’Irak et la Syrie depuis le début de la guerre civile. Pour une de ses photos prises à Mossoul, il a remporté le premier prix dans la catégorie “Informations générales” au World Press Photo 2017. Une de ses enquêtes photographiques, maintes fois primée elle aussi, montrait en 2013 que les forces du régime de Bachar Al-Assad utilisaient des armes chimiques. Suite à son entretien dans Les Matins d’été pour France Culture, il analyse au sortir du studio une de ses images de la bataille de Mossoul, prise en novembre 2016. En voici la restitution en vidéo, complétée d’un entretien sur la matière, fragile et ambiguë, du photojournalisme.

“Avec cette photo prise à Moussoul en 2016, au tout début de l’offensive, je voulais montrer que l’enjeu, déjà, c’était les civils, aux prises avec des djihadistes suicidaires, dans une guerre terrible. Il était déjà évident que les civils allaient être les plus importants dans cette bataille.

Des civils, à Mossoul, au début de l’offensive sur la ville en novembre 2016• Crédits : Laurent Van der Stockt – Getty

“A partir de cette image, je voudrais vous parler des deux séquences qui l’ont fait advenir. Je me pose toujours deux questions : qu’est-ce que j’ai à dire, et comment je le montre. D’abord, c’est la prise de vue, la collecte de matériau. On voit tout de suite si une photo en est une ou non. La composition, la lumière : il se passe ou non quelque chose dans l’image.

Et puis, il y a l’editing. Parmi les nombreuses photos prises dans une journée, une fois rentré, il faut choisir. Je réduis, je mets de côté. C’est là que le propos du photojournaliste est très important. Un bon photographe de presse passe plus de temps à s’informer sur la situation qu’à la photographier. La photo est en elle-même est une analyse de la situation, elle est un récit à raconter. L’editing constitue cette phase de réflexion pendant laquelle on pense à la destination de la photo, avec toute sa part de connaissance du contexte. Plus que la vérité, je cherche l’honnêteté : je veux mettre en parallèle ce que j’ai compris de la situation avec la matière que j’ai collecté. Je suis déjà moi-même dans la lecture de l’image que j’ai faite.”

“Cela m’inspire plusieurs réflexions sur la photographie, et le photojournalisme, car la photo est un medium ambigu, fragile.


D’un côté, contrairement à d’autres moyens d’expression – arts plastiques, peinture, dessin, qui sont une re-création, la photographie, comme le dit Roland Barthes, peut être comparée à l’empreinte d’un animal dans le sable. La photo, c’est cet animal qui ferait une empreinte dans le sable, sans même le vouloir. Quelque chose échappe toujours à son auteur. On a beau parler de subjectivité – l’intervention de l’auteur par le choix d’un angle, d’un moment, une part lui échappe toujours. Une machine travaille sans lui : voyez les exemples de photomaton, de caméra de surveillance.

De l’autre côté, en même temps, l’image n’a de valeur qu’en fonction de sa destination : à quoi la photo va servir, à qui elle est destinée. Une très belle photo ne veut rien dire. Elle doit avant tout remplir son rôle : documentaire, informatif, etc.

Quand on est photojournaliste, une photo est une vraie part de réel. Elle a quelque chose de tangible : elle présente les apparences. La raison pour laquelle une photo a de la valeur, c’est qu’elle témoigne du “ça existe, donc c’est vrai”. Il y a peu d’informations directes données par l’image, mais ce peu a quelque chose de réel.

Je ne peux plus apprendre quelque chose des images à partir de photos postées sur les réseaux sociaux, prises au téléphone portable. En tant que photographe, et surtout en tant que photojournaliste, l’image est un matériau ambigu à manipuler : je peux lui faire dire n’importe quoi. En cela, la responsabilité de l’auteur est fondamentale.”

Source : Camille Renard, France Culture, 11/07/17

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